PISTES DIGITALES
Pièges à souris
Par Annick Rivoire
Le 29 octobre 1999
© Libération

Même dans un secteur aussi changeant que
l'informatique, on prend de sales habitudes. A
preuve, personne aujourd'hui n'ose remettre en
cause l'hégémonique souris, seule à jouer
«l'indicateur de position X-Y pour système d'affichage»,
depuis son arrivée sur le marché, en 1983 (à l'exception des
joysticks et autres volants pour jeux vidéo). L'interface
homme-machine, parent pauvre de l'évolution technologique,
ne mobilise toujours pas les capitaux-risqueurs. Il n'y a guère
que les artistes pour s'y intéresser... Et inventer des
alternatives au dialogue homme-machine, en redonnant leur
rôle aux cinq sens, l'ouïe, le tact et la vue surtout, le goût et
l'odorat ayant encore quelque problème à circuler sur les
réseaux informatiques (1).
En France, Antoine Schmitt s'intéresse à ce qui peut «rendre
les objets en ligne plus proches de nous: parler, bouger,
émettre des sons sont des actes qui nous touchent plus
directement que le clic sur une souris». Cet artiste et
programmeur a dédié son site «à un sens trop souvent
ignoré dans l'univers déjà sclérosé du multimédia: le
toucher». A l'écran d'Avec tact, les objets se déplacent et
réagissent au contact de l'internaute, déclenchant ici une
volée de billes blanches qui s'éparpille autour d'un point bleu
(figurant le curseur), là une sorte de chaîne d'ADN qui s'enroule
autour d'un cercle rouge. Sortes d'exercices de style sur le
thème de la souris, ces expérimentations conçues à base
d'algorithmes placent l'internaute dans une position plus
active, plus ludique aussi. Dans la même veine, la danse de la
souris (Mouse Dance) emprunte à l'interface des jeux vidéo
pour montrer qu'on peut s'amuser sur le Net sans pour autant
dégommer des aliens ou se prendre pour un disciple de
Starwars. Cinq petits films de Neil Zusman, hébergés sur le
serveur d'artistes new-yorkais, Turbulence, mettent en scène
une ribambelle de danseurs que l'internaute manipule,
multiplie, décompose et transforme à sa guise, à la manière
d'un chorégraphe fou.
Dernier exemple de ces variations autour de l'interface, le très
étrange Servo, site où l'internaute, confronté à une ligne
graphique verticale, déclenche de petites séquences
interactives: la souris se transforme en pinceau à recouvrir
l'écran noir de volutes blanches, génère des lignes
géométriques sonores qui s'enroulent autour du curseur, etc.
Tous ces travaux s'inspirent du précurseur japonais John
Maeda, chercheur, artiste et directeur du laboratoire
d'esthétique et de calcul au prestigieux MIT (Massachusetts
Institute of Technology).
(1) Mais on y vient: iSmell est un boîtier à fixer sur son
ordinateur, qui, dès l'été prochain, permettra de sentir des
odeurs (synthétiques) tout en surfant...