L'art du chemin de traverse

Faute de soutien de la part des
grands circuits de production, les
artistes se tournent vers l'édition à tirage
très limité pour diffuser leurs
CD-Rom.
Par Annick Rivoire
© Libération

C'est une niche dans la niche : le CD-Rom d'art et essai,
sous-catégorie du CD-Rom culturel, lui-même parent
pauvre de l'édition multimédia, a-t-il la moindre
chance de trouver un public ? Depuis le début de
l'année, pourtant, d'expos en musées, d'autoproductions en
mécénat culturel, une petite dizaine de titres sont parus, à
quelques milliers d'exemplaires, qui sortent des circuits de
l'édition multimédia. Des circuits souvent fatals à ces titres hors
norme : «Au lendemain d'un article dans Télérama, raconte le
musicien Jean-Jacques Birgé, Machiavel a soudain été
distribué. Son succès, c'est qu'il a réussi à sortir et à être
produit.»
Aalam Wassaf, éditeur chez Gallimard, reconnaît qu'«à cause
de la petitesse du marché, on ne prend pas trop de risques :
sur nos quatre à cinq CD-Rom par an, un seul est estampillé
arts et essai» (1). Les éditeurs ne se bousculent pas pour
soutenir le genre. Ainsi, Flammarion, qui lançait il y a deux ans
une collection «art et essai» avec 18:39, a totalement
abandonné le multimédia. «Parce que ça ne marche pas»,
explique-t-on.
Béatrice Le Royer, chef de produits logiciels de
loisir et culture à la Fnac, se défend de mal
diffuser ces titres, concédant que «ce
marché a besoin d'être soutenu» et que
«ces produits demandent bien plus de
boulot, d'explication et de communication».
Les ventes restent en effet confidentielles. Si
Gallimard ne «tire jamais à moins de 5 000
exemplaires», au hit-parade des titres «arts
et essai», les meilleures ventes dépassent
rarement les 4 000 exemplaires. Eve, de Peter Gabriel,
approche des 3 000 à la Fnac, Immemory, de Chris Marker,
décroche un retirage, avec ses 3 500 exemplaires vendus. Mais
Peter Gabriel et Chris Marker sont atypiques, leur notoriété
suffisant à réunir les conditions d'une distribution «normale».
Pour Jean-Michel Othoniel, Pierre Antoine ou Tom Drahos,
artistes venus au multimédia, la route est plus complexe.
Othoniel a fourni «clés en main» une expo-installation à la
Bibliothèque nationale de France, financée grâce au mécénat de
la Caisse des dépôts. Pour Pierre Antoine, «ni photographe ni
spécialiste du multimédia, juste artiste», «Engrammes est
quasiment un auto-produit au sens où la production a été
financée par l'informaticien qui m'a aidé à le réaliser».
Tom Drahos, vidéaste et photographe, s'est adressé au
conservateur du musée des Beaux-arts de Rennes, qui «a tout
de suite été conquis». C'est aussi en prenant les chemins de
traverse de l'édition multimédia que le graphiste Martin Le
Chevallier a pu présenter Gageure 1.0 dans plusieurs
expositions, avec une allocation de recherche de la délégation
aux arts plastiques du ministère de la Culture et un
autofinancement.
Les objectifs des créateurs qui investissent le multimédia sont
parfois à des années-lumière des rêves de carton des
concepteurs de jeux. «Une édition flatterait mon ego,
permettrait de financer d'autres projets, dit Martin Le
Chevallier, mais elle figerait ce projet, ça ne me déplaît pas de
le voir évoluer.» Pour l'écrivain et critique d'art Jean-Charles
Masséra, «ce type de projet est encouragé dans la sphère de
l'art parce que l'art n'a pas le souci de rentabilité». Si
Beaubourg ou les Beaux-Arts de Rennes exposent du
multimédia, ce n'est pas dans un but mercantile. Le
conservateur rennais Laurent Salomé admet avoir «pris un
risque» et n'avoir «aucune certitude sur la diffusion» des
trois CD-Rom de Drahos.
Faute d'éditeur et de distributeur spécialisés, le CD-Rom
artistique fait son trou en France dans l'anarchie la plus
complète. «Certains auteurs font du tirage à la demande, sur
leur site web», explique Philippe Mari, commissaire
multimédia à la SACD (Société des auteurs compositeurs
dramatiques). Le cybercafé Orbital a produit le CD-Rom d'un
graphiste «pour le plaisir, au lieu de faire de la pub», explique
son directeur Nicolas Jardy. Persuadé que les auteurs vont
devoir «se doter d'un statut d'éditeur», Philippe Mari souhaite
mettre en place un partenariat entre la SACD, France Télécom et
Canalweb, pour une diffusion de contenus multimédias sur
l'Internet. Car ce qui manque, explique Anne-Marie Duguet, qui
travaille depuis près de quatre ans sur une collection consacrée
aux artistes contemporains, Anarchive, c'est «une politique
éditoriale». Pour sortir le premier titre sur l'artiste espagnol
Muntadas, elle a réuni des fonds canadiens et français, publics
et privés, puisqu'il faut bien «utiliser tous les réseaux
existants». Et l'Internet en est un : avant même sa sortie, en
septembre à la Fiac, Muntadas : média, architecture et
installations est présenté en avant-première sur le site
américain d'Electronic Arts Intermix (2).

(1) Gallimard Multimédia a mis en place une catégorie arts et
essai, dans laquelle entrent Puppet Motel, de Laurie Anderson,
et Machines à écrire d'Antoine Denize.
(2) Association qui édite et diffuse des œuvres d'artistes (vidéo
et nouveaux médias).

Petits CD, grands desseins

A Shadow in Your Window
Jean-Michel Othoniel
Balade-dérive en photo et vidéo, sorte de base de
données des pérégrinations de l'artiste depuis dix
ans.Exposé à Paris à la BNF en avril ; à Bilbao, Sala Rekalde,
en décembre prochain.Tiré à 500 exemplaires numérotés
et signés. 350 F, PC et Mac. Ecrire à l'artiste, 133, rue de
Bagnolet, 75020 Paris.

Ultim Atom Thomas Gizolme
Du graphisme multimédia au contenu faiblard.Tiré à 1 000
exemplaires, 239 F, Mac. Distribué dans certaines librairies
spécialisées et au café Orbital, éditeur.

Engrammes Pierre Antoine
Pour se perdre dans ce «réseau d'images autorisant de
multiples voyages suivant des parcours laissés au gré des
manipulations».
Exposé au Centre national de la photographie (CNP) en
février.En vente au CNP, 11, rue Berryer 75008 Paris, 150 F.

Gageure 1.0 Martin Le Chevallier
Détournement hilarant du vocabulaire et des tics
comportementaux de l'entreprise. «Travail en cours»,
développé pour être exposé, pas nécessairement pour
l'édition. Présenté dans quatre expositions depuis l'an
dernier (A quoi rêvent les années 90 ?, Montreuil, 1998 ;
Playtimes, à Grenoble, en février ; Arco, à Madrid en
février, le Temps libre... à Deauville, en mai. Un
«simulateur d'existence Gageure» est en ligne

Machiavel Jean-Jacques Birgé et Antoine Schmitt
Minimaliste et culte, un scratch vidéo interactif, où
l'énervé de la souris déclenche des séquences que
l'apathique ne verra jamais.Produit par GRRR, label
d'artistes autogéré, distribué partout (en théorie) aux
rayons multimédia et audio (une partie audio), PC et Mac,
199 F.

Journal de l'année
de la peste, Opium,
les Fleurs du mal
Tom Drahos
Interprétation de grands classiques de la littérature, ces
trois CD donnent une idée de ce que pourrait être une
mise en scène multimédia. Exposés au musée des
Beaux-Arts de Rennes jusqu'au 16 août.Chaque CD est tiré
à 1000 exemplaires, en vente au musée, 380 F