Mutine machine


Par Jean-Marc Manach
© fnac.net 2000


Portrait
Comme bon nombre d'artistes multimédia, Antoine Schmitt est d'abord informaticien. C'est peut-être ce qui explique
son côté secret et peu causant. N'empêche, il a l'art de réconcilier science et esthétique et de faire de votre
ordinateur une véritable petite machine mutine.
Antoine Schmitt n'était pas majeur qu'il concevait déjà des jeux vidéo. C'était en 1976 et il avait quinze ans. L'informatique
en était à sa préhistoire. Les mammouths informatico-rigides de « big boss » IBM régnaient sur le monde des bits. Bill
Gates n'était qu'un boutonneux vantard à peine sorti de son garage et le mot start-up n'existait pas. Mais les consoles
Atari commençaient à déferler sur le marché et allaient former toute une génération d'ados à la programmation
démocratico-basic informatique.

Un CD de musique… infinie
Vingt-cinq ans plus tard, Antoine triture toujours autant les ordinateurs. Mais il s'intéresse aussi à l'art : il vient de sortir,
avec son comparse Vincent Epplay, Infinite CD for unlimited music, le premier du genre. Particularité : si vous placez ce
disque dans votre chaîne hi-fi, il répétera en boucle, en anglais, français, japonais et autres : « Veuillez insérer votre CD
infini dans votre ordinateur et non pas dans votre lecteur de CD audio. » Car s'il s'agit bien de musique, le son est généré
de façon plus ou moins aléatoire à partir d'un programme spécialement conçu pour l'occasion. Il s'agit donc d'un cédérom,
mais sans images ni interactivité et vendu au prix d'un CD audio. Une fois placé dans votre bécane, cet objet musical vous
fera passer l'envie de retourner au pseudo silence du moteur ronronnant de votre unité centrale. Infinite CD… rappelle le
chant du grillon, le souffle du vent ou encore le clapotis de la pluie mais à la mode robotique : les sons et les samples sont
synthétiques, retravaillés, mis en couches… « Musique d'ambiance toujours différente, toujours similaire » selon ses
auteurs, elle est composée d'« enveloppes, nappes, micro-sonorités, ponctuations, réminiscences, rythmiques
minimalistes, sons résiduels, etc. » Ce n'est ni de l'ambient, ni du jazz ni de la techno et vous ne risquez guère de
l'entendre en discothèque ou à la radio. Le CD ferait pourtant la joie d'un DJ féru des sons de Brian Eno ou d'Érik Satie.
Ses auteurs évoquent aussi les influences des permutations du poète beat Brian Gysin et surtout de la « musique
générative ». Le concept, qui remonte aux travaux de John Cage sur l'aléatoire dans les années 1950 ou à ceux de
l'Ircam sur l'improvisation assistée dans les années 70, trouve là sa première dimension multimédia.

Des paysages sonores et du « GRATIN »
« J'aimerais que ce CD infini soit le premier d'une longue série et peut-être même qu'il initie une nouvelle forme de
composition musicale qui trouve son public », écrit Antoine Schmitt sur le site Web où l'on peut écouter une version
démo du CD. Lui s'est occupé plus spécialement de la programmation informatique, qu'il préfère qualifier
d'« algorithmes comportementaux, entité artificielle possédant des états internes, des pulsions incontrôlées, des
rêveries errante ». Pour Vincent Epplay, Infinite CD for unlimited music suggère des états psychologiques, des
humeurs réactives, se jouant entre sons internes (râles, souffles, chuchotements, battements) et sons d'ambiance
(enveloppe spatialisée). Vincent préfère d'ailleurs l'étiquette de « plasticien sonore » à celle de compositeur ou de
musicien, bien qu'il en fasse depuis 15 ans. Les deux complices se veulent totalement multimédia. Epplay œuvre
parallèlement dans les arts dits « plastiques » et audiovisuels depuis longtemps. Il sera présent à la prochaine foire
d'art de Bâle avec la galerie Anton-Weller et Never walk alone, un film cédérom qu'il a réalisé avec l'artiste Pierre
Giner, qui devrait sortir bientôt. Quant à Antoine Schmitt, il vient tout juste de créer le GRATIN (Groupe de recherche
en art et technologies interactives / numériques). Une problématique qui le passionne depuis longtemps.

Artiste programmeur
Diplômé en 1984 d'une école d'ingénieur Télécom, Antoine se penche les années suivantes sur l'intelligence artificielle,
les réseaux neuronaux et la vidéo interactive ou encore les cédéroms. En 1989, il rejoint « naturellement » la mythique
Silicon Valley. Mais ce parcours modèle ne le satisfait pas. En pleine révolution cyber-beat-nick des années 90, il
souhaite « faire exister des idées » et s'intéresse de plus en plus à ce qu'il appelle des « créatures artificielles ». Des
objets virtuels, graphiques ou sonores, qu'il développe en créant parfois pour cela ses propres programmes. Ainsi,
Avec tact, récemment primé au festival grec medi@terra net art fournos-culture, propose d'interagir avec des formes
inspirées du feu, de perles, de bulles, ou encore avec sa propre photo, dont les mouvements varient en fonction de
ceux de la souris. Son intérêt pour l'interactivité l'a également conduit à la création d'un système interactif musical et
vidéo en temps réel avec Jacques Serrano et à la mise au point d'une vidéo infinie sur ordinateur 3D pour un Tango
de la peau chez Atau Tanaka, artiste culte du multimédia. Il est ainsi devenu « directeur technique » de plusieurs
cédéroms d'art et essai, dont Just from Cynthia avec Alberto Sorbelli. Antoine Schmitt voit cette activité comme un
métier plein d'avenir et évoque le statut de scénariste interactif, déjà présent dans la conception de tous les jeux
vidéo » ou encore de « programmeur d'IA [Intelligence artificielle] pour les futurs soap-opéras interactifs ». Vu la
pauvreté artistique de nombre de cédéroms, formatés pour plaire à la ménagère de moins de 50 ans ou aux
maniaques des effets spéciaux, on se dit que les « artistes programmeurs » ont de beaux jours devant eux.

Version démo du CD : http://www.infiniteCD.org/
Le site d'Antoine Schmitt : http://www.fdn.fr/~aschmitt/gratin//as/index.html